J'ai écrit ce texte il y a deux ans, pour un concours que j'ai gagné et qui m'a valu d'assister une semaine au festival de Cannes. (et c'était bien) C'était le concours "Prix de la jeunesse". Il s'agissait d'écrire quelque chose sur mon rapport au cinéma à travers le thème de laville.
Nantes m’influence
La ville n’intervient pas dans ma façon de percevoir le cinéma, mais interviendra dans ma façon de faire du cinéma.
Des petits bruits, les détails de la rue auxquels les vraies gens ne font pas attention ;
Penser que tous ces inconnus que je croise, inconnus anonymes qui le resteront, sont des personnages potentiels. Ces gens-là aussi ont une histoire.
Ce trajet que je fais tous les jours, ce trottoir battu cent fois par mes pieds,
comment ma caméra les montrera-t-elle ?
Comment filmerai-je cette ville ? Vais-je la filmer comme je la connais,
la montrer à l’écran telle que je la ressens, ou bien la re-créer ?
Je peux garder une relative objectivité sur Rennes, parce que bien que j’y habite depuis septembre, Rennes est encore vierge, je n’y ai presque pas d’histoire. Je n’y vis pas réellement, ou si peu ; je n’y ai aucune attache. Je la connais un peu, mais dans Rennes je n’ai pas de vie, donc je n’ai pas de mémoire. Pas d’expérience personnelle à transmettre dans un film : je marque Rennes comme le ferait un fantôme.
Mais Nantes ! Nantes me connaît, et je connais Nantes.
A Nantes j’ai une histoire.
Ces trois dernières années, dont je me repose en ce moment, avant de repartir vers trois nouvelles autres…
Ces trois dernière années, découverte d’une ville, Nantes,
Dans laquelle j’apprends le cinéma,
Dans laquelle je rencontre des gens.
Trois années bouleversées, donc bouleversantes.
Trois années qui m’amènent, un jour, à être adulte.
Trois années qui font ce que je suis.
Ce que je suis - c’est-à-dire, entre autres, ce que je pense, ce que je vois… - se retrouvera forcément dans mon cinéma, puisque ce que je recherche dans l’art, c’est l’expression -et l’impression- de la subjectivité. Et aujourd’hui, je retourne à Nantes pour y rejoindre un ami et un amour. Mais aussi parce qu’elle me manque…
Je crois qu’il me plairait, pas forcément de transformer l’atmosphère de la ville, d’une rue que je connais, mais d’exacerber ce que je peux ressentir ou imaginer de l’endroit en question. Je ne le représenterai sans doute pas sous son aspect le plus quotidien et le plus banal . Ou alors, quotidien et banal dans un premier temps, puis « révélé », vu sous un autre jour.
Alors, qu’est-ce qui ressortira de Nantes dans mes films ? D’abord, ressortira de Nantes ma première expérience de la ville en général, renouvelée depuis dans chaque cité où je suis passée :
L’errance La perte des significations, le rejet du béton, des couleurs artificielles. Rejet de l’artificiel en général. Le stress, la foule stressée et anonyme. Le paradoxe/malaise classique de la condition humaine en ville : beaucoup de monde, donc une grande solitude… Qui je suis ? Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi tu me parles comme ça ? Le besoin d’air, de vrai air. Et du vert ! Du vert, de l’air, du vert, de l’air ! Le rapport entre le mouvement et la ville est aussi un peu le même partout. Par rapport à la géographie urbaine, les scènes où les personnages bougent et les scènes où les personnages stationnent ne se jouent pas n’importe où. La rue, par sa configuration (une ligne, un point de fuite, une extrémité de chaque côté), est un lieu de passage ; elle est faite pour se déplacer, aller d’un endroit à un autre, mais pas pour s’y arrêter. Au contraire, la place est un espace rond, un peu clos, une pause dans la déambulation. Une fontaine, des bancs, un marché : la place est un endroit pour s’arrêter. Filmer quelqu’un arrêté sur une place, ou qui se déplace dans une rue, est donc naturel. Mais filmer quelqu’un arrêté dans une rue ! C’est une rupture avec la nature de l’espace. Rupture avec la tendance impliquée par la géographie, rupture avec le mouvement induit par la ligne de fuite. Le personnage est alors un îlot contradictoire, résistant à son environnement. Surtout s’il y a, autour de lui, des gens et des voitures qui eux suivent l’ordre normal… C’est l’effet que me font ces bancs installés sur le cours des 50 otages, une sorte de gros boulevard où circulent tout un tas de voitures, de piétons et de tramways. Par sa configuration, la ville nous dirige dans notre évolution spatiale. On ne fait pas ce qu’on veut, on fait ce que la ville nous impose. Quand j’étais au lycée, comme j’étais interne, je ne vivais pas vraiment dans Nantes, mais à l’intérieur d’une bulle elle-même dans Nantes. C’était une bulle dans l’espace, dans le mouvement et dans le temps de la ville, substitués par ceux du lycée. La sortie de la bulle et la confrontation à Nantes, c’était surtout le mercredi après-midi… Alors la ville est stress. Vite ! Tout est tension donc tout est rapide. Je mêle le précipité à la lenteur pesante. Mon errance dilate le temps… Mais le temps est inexorablement compté, Ma montre clique et claque, hurle : « Anaïs !! Tu dois être au lycée à 19h !! » Et ça va vite… Déjà je suis en retard, déjà il faut que je me presse, déjà il faut que je stresse. J’ai essayé de saisir le temps en m’en échappant… J’ai voulu saisir le temps de la ville, mais c’est le rythme maniaque du lycée qui régit ma vie.
Et aujourd’hui ? Quand je viens à Nantes aujourd’hui, je n’ai d’autre contrainte que l’heure de mon train pour rentrer, l’horaire de la séance de cinéma et de la fermeture de la boulangerie.
Je vis Nantes en décalage.
Je vis Nantes comme toujours en vacances.
Le temps de ma Nantes à moi se heurte au temps de la Nantes des autres :
Toute une foule qui sort de l’école ou du travail, tandis que pour moi c’est encore le matin, je traverse la ville pour aller prendre ma douche…
Aujourd’hui pour moi Nantes se laisse couler.
Nantes est tranquille. Nantes est calme. Nantes est sereine.
Nantes est au rythme d’une péniche qui navigue.
Nantes avance au rythme de l’Atalante…
Alors dans un film urbain, le rythme sera sans doute effréné … surtout quand les personnages sont dans les rues, avec une tâche à accomplir, un but à poursuivre. Un montage rapide et heurté… Au niveau du son, une certaine frénésie.
Mais, des plages de lenteur. Soit en rupture – c’est la dilatation du temps là où on ne l’attendait pas, qui vient faire une pause étrange comme pour mieux montrer la précipitation démente. Soit amené subtilement, au cours d’une accalmie progressive. C’est ici le calme et la lenteur consciemment recherchés par un personnage apaisé.
Car la ville ne procure pas la paix intérieure.
Le personnage va trouver la sérénité et le calme, le bon temps que la ville lui propose,
S’il a sa propre paix.
Mais la paix vient de lui-même.
Dans les moments lents, un montage…lent. De la fluidité pour les scènes de lenteur sereine ; une caméra plus hésitante, plus lourde, pour les moments de lenteur dus au malaise. Un silence doux et des sons ronds pour le calme, l’ambiance sonore légère et discrète. Mais pour le malaise, un fond sonore étouffé, avec des éclats de voix et autres bruits agressifs qui tranchent de temps en temps, rappelant la réalité, exacerbant l’angoisse. Peut-être même, un léger bourdonnement.
En filmant Nantes, je crois que je n’aurais pas idée de mettre mes personnages dans une voiture, puisque pour moi la ville se vit à pied. C’est à pied qu’on peut apprendre une ville, l’apprécier, voir les petites choses qui font la différence…
J’aime la rue Scribe et le quartier Bouffay, les rues piétonnes en général
J’aime les rendez-vous sur les marches de la Fnac et du théâtre Graslin
J’aime le bruit de mes pas sur les pavés.
J’aime les recoins, les petits passages et autres escaliers discrets, comme ceux sur les quais, aux abords du Lieu Unique.
Les entrées dérobées du Passage Pommeraye, et bien sûr le Passage lui-même, que l’on voit déjà dans les films de et sur Demy…
Je me souviens de cette inscription que j’ai vue sous un porche cours des 50 otages, et par terre, sur le trottoir, en remontant de Graslin vers Guist’hau : « lève la tête ! » Voilà un tagueur qui a fait preuve de beaucoup de spiritualité. J’ai reçu à sa juste valeur le message de cet inconnu, et je souhaite le transmettre à mon tour, par le cinéma puisque c’est ma forme d’expression.
Lève la tête, prends l’air ; prends l’air dans Nantes même,
C’est possible il suffit de la vivre autrement
D’apprendre à en connaître ce qui est vivant
Regarde-la autrement
Vois comme je te la montre. Vois ce que je te propose…
Alors, je veux montrer aux Nantais leur ville telle qu’ils ne la regardent pas. Après tout, c’est après avoir vu Jacquot de Nantes, de Varda, quelques films de Demy, et lu la forme d’une ville de Julien Gracq, que j’ai redécouvert le Passage Pommeraye, et saisi tout ce qui s’en dégage. Je veux ainsi montrer aux Nantais tous ces petits détails auxquels ils ne font pas attention, parce que pas le temps, pas que ça à penser, il y a des préoccupations plus sérieuses donc plus importantes, et puis trop d’habitudes, de routes et de visions toutes faites. Je veux leur montrer comment on peut interpréter Nantes. Par exemple, le nouveau Palais de Justice, une grande bâtisse noire et très géométrique, très impressionnante, ferait pour un film expressionniste un décor…fantastique ! Filmer ce bâtiment plein de lignes droites de façon à ce que les perspectives semblent faussées… Quel plaisir !
Si je tourne un film à Nantes, ce ne sera plus un film à Nantes, mais un film sur Nantes… L’histoire risque de n’être plus qu’un prétexte, et à travers les personnages, c’est moi que l’on reconnaîtra. Ce ne sera plus la simple influence de la ville sur mon cinéma, mais mon cinéma au service de la ville.
Alors, il faut assumer. Faire des films dont Nantes est l’héroïne ; d’abord telle que je la ressens, puis la re-créer, adopter un point de vue différent. Enfin, remettre la ville au service du cinéma, et faire un film dont l’histoire se passe à Nantes…

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